Etre là, juste là

L’impression soudaine à ce moment précis est que le monde s’arrête de tourner dans le même sens. Il a juste égrené quelques mots. Juste cela. Froidement. Devant moi. Et plus rien ne sera plus jamais pareil. Tout bascule. Mon corps figé essuie la tempête presque sans signes particuliers. Ma voix tremble peut-être un peu. A peine. Mes mains, posées sur le bureau, sont immobiles. Mon dos appuyé sur le dossier de la chaise.

J’ai juste le sentiment qu’il n’y a plus d’air, plus de vie, plus de respiration. Asphyxie totale. Je ne suis même plus très sûre d’encore connaître mon nom. Ni même où est la porte. Le verdict est là. La mort et son décompte précis. Les constats imparables. Et ce feu en moi. Feu ou lave incandescente. Je ne sais pas bien. Tout brûle en moi.

Je sors du bureau. Et là, tout craque. Les arbres du jardin sont les témoins de mes cris, reçoivent mes coups rageurs sans broncher, cueillent mes mots hachés, perdus, incrédules…

Incrédule ? Pas vraiment. Au creux de cet incendie intérieur. Je sais en fait. Comme une sorte de macabre évidence en moi… C’est fini et ça ira vite ! Le temps très court des jours infiniment long a commencé.

Et j’y serai seule. Solitaire. Malgré les attentions et les amitiés.

Seule à porter ces mots-là. Définitifs. Cette certitude intérieure qui ne peut être dite et que personne ne peut réellement entendre. Comme un chemin de traverse, invisible des autres… pour tenir, ne pas lâcher, ne pas sombrer.

Encore aujourd’hui, rien ne peut effacer cet instant. Il est ce que je sais du basculement, de l’évidence, de la douleur la plus vive, de l’impuissance la plus totale… et dans le même temps du choix le plus fort, le plus lumineux : celui de vivre malgré tout.

Cela peut paraître une évidence de vivre et cela ne l’est pas. Jusque là la vie avait une couleur simple et fluide. Balade dans la campagne parsemée de fleurs, de jolis paysages, de douces rencontres et de découvertes riches. De cailloux aussi, de cul de sac, de chutes ou de fossés un peu arides que je qualifiais facilement de tragiques ou de noir profond. Mais je ne savais rien. Vraiment rien. Ce jour-là, j’ai expérimenté ce sentiment violent et douloureux de devoir affronter la mort et dans le même temps choisir de vivre. Avec un sentiment coupable de me désolidariser voire de trahir.

Et dès la fin de l’opération c’est devenu cruellement concret. Il a fallu protéger parents et enfants, rassurer, porter des mots d’espoir et de vie quand la résonnance intérieure était tout autre. Il a fallu être là, cajoler, soutenir, aimer, parler, douter aussi… rire parfois aussi. Il a fallu aussi chercher un petit espace de lumière et d’air à moi. Etrange sentiment que celui-là. Soutenir cette vie commune de 25 ans, combattre la maladie, c’était aussi me créer un coin de jardin secret, très secret, très personnel… comme un prémices de cette vie solitaire qui sera la mienne ensuite.

Plus tard.

J’avais toujours imaginé que prendre un chemin de traverse était une sorte d’échappée romantique. On choisit de partir et on laisse derrière soi la grisaille pour aller vers le soleil. J’ai compris ce jour-là, et les jours suivants et encore suivants, que le choix est à la fois plus infime, plus discret, plus enfoui et plus essentiel. Peu importe que les circonstances m’y ai contrainte. J’ai bien choisi ce jour-là une nouvelle voie. La route de l’instant présent.

Ce choix-là m’a donné de peser mes mots, mes regards. De bâtir un petit espace pour me protéger. De garder l’amour sous toutes ses formes, même si l’une d’entre elles s’en allait. Chaque situation m’ a obligé, ouvert à une vérité, une réponse, une présence pleine et entière. Le temps était compté. Sa valeur était dans la qualité de l’instant. Richesse et fragilité avouée. Ne pas forcément combattre ce que l’on ne comprend pas. Accepter l’impossible comme le plus humble. Etre là. Vraiment là. Jusqu’au bout.

Il n’y a pas d’autre chemin. Je suis habitée par cela. Je l’emprunte chaque jour, chaque matin.

Etre là. Vraiment là. Juste là.

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De la pluie et du beau temps…

Ce matin je suis pressée, j’ai très peu de temps pour avaler un petit quelque chose avant de prendre le prochain train. Et j’ai faim. Plutôt que d’attendre dans la gare froide, je file vers le café d’en face. En ce samedi midi, la salle est bourdonnante. Les habitués me suivent d’un regard insistant mais je m’en moque. Un espèce de drôle de silence court sur mon passage. Qu’importe, je m’installe à une table. Je commande. Et je sors l’inévitable cahier et stylo qui ne me quittent jamais. Pour ces petits instants d’écriture volés au rythme trépidant.

Un homme s’installe en face. Perdue dans mes pensées, je ne le vois même pas. Le crayon en suspend, j’attends la phrase qui s’enfuit.

  • La neige va tenir je pense » lance l’homme d’une voix grave

On me parle ? Je lève le nez, sans baisser le crayon. Son regard est clair, attentif, souriant. Je ne sens aucune attente, juste cette envie d’échange. Briser cette petite bulle de solitude. La mienne ou la sienne ?

  • J’acquiesce poliment « Oui la neige va tenir j’espère, j’aime ce temps-là. »
  • « Moi aussi. » conclut-il dans un petit sourire.

Mon plat arrive, coupant court à l’échange. Mon temps est compté, je me dépêche… j’ai un train à prendre malgré la neige. Quand je me lève pour payer et partir, sa place est vide, ses affaires encore là. Je file.

Evidemment la neige perturbe le voyage. Et sur le quai déjà bien envahi de neige éparse, le froid transperce un peu. Pas les bonnes chaussures, pas le bon manteau. Pas le temps non plus. Et ça… la neige s’en moque. Elle provoque même. Pose comme une évidence notre impuissance, pousse nos impatiences dans leurs retranchements. Surtout arrêter de soupirer, cela ne sert à rien. Mes mains s’agitent dans mes poches, je les frotte un peu l’une contre l’autre, piétine un peu pour ne pas laisser le froid me grignoter le corps.

Le train traîne évidemment, retardé, encore retardé, et j’oscille dans cette hésitation infernale entre « je reste en espérant qu’il arrive pour finalement arriver pas trop en retard à Paris » ou « lâche abandonne, c’est foutu, tu… ».

Une voix grave que je reconnais m’interromps dans mes pensées : « Ce mépris des horaires et de nos impératifs ne mérite qu’une seule chose, c’est que je vous invite à prendre un thé ou un café pour vous réchauffer. »

Interloquée, je relève la tête et sourit de ce langage si joli. Après tout, je ne savais pas que faire, j’aime que les circonstances me propose une solution. Allons-y.

Café noir pour contraster le blanc qui s’étale. Mots banals pour contenir la contrariété. Et puis à bientôt. Chacun sa route. Il a bien tenté de connaître ce que mon crayon suspendu tentait d’écrire mais j’aime laisser le secret sur ce qui mijote en moi. Porte verrouillée pour les inconnus, monsieur !

Il est parti un peu plus rapidement que moi et j’ai continué à profiter de l’ambiance animée du café. Des blagues graveleuses qui fusent avec un rapide regard pour voir si je réagis. Une femme seule vous savez ! Des complicités autour des cartes qui claquent sur les tables. Et puis derrière la vitre un peu enfumée et embuée, cette neige douce qui continue de tomber. Recouvrant avec obstination les traces de passages et de vies.

C’est dehors que j’ai savouré ce temps étouffé. La neige adoucit, unifie l’espace. Rues, voitures, traces souvent sales de la vie commune, prennent un air de virginité nouvelle. Le froid dissuade de sortir et les passants sont rapides, frileux, peu nombreux.

Imprimer son pas dans le duvet tout neuf. Pas de mon enfance pour dessiner mon empreinte, ma route, unique, fière. Pas éphémères à l’ampleur de l’instant laissant une marque dans l’espace et le temps. C’est mon pas et c’est le premier ! Pas de la carte du tendre aussi, pas partagés scellés par la neige en premier nœud amoureux… Pas de parents attendris devant les enfants goutant cette première audace du haut de leurs petits pas. Que de pas appelés par ce velours blanc.

Je m’engage vers l’hippodrome savourant à l’avance l’étendue blanche bordant la forêt. Et c’est là que je l’ai vu de loin. Au milieu de ce qui était la pelouse, je le vois poser un pied dans la neige immaculé, puis un autre, puis encore. Il se retourne pour regarder sa trace. Et je l’entends rire. De ce rire d’enfance inimitable. Et il avance, dessinant scrupuleusement, un immense cœur avec ses pas. L’amour vu du ciel ?

Mon rire a fusé quand je l’ai vu hésitant, ne sachant comment quitter son dessin sans briser le cœur, sans lui ajouter un appendice disgracieux… Sursaut d’enfance à nouveau. Heureusement il ne l’a pas entendu. Je l’ai regardé partir regardant le ciel comme un ami, embrassant les flocons de ses bras, glissant sur le chemin pour mieux saisir la blancheur. Et j’ai eu comme un gout de rendez vous manqué.

Je n’ai pas pu résisté non plus et regardant si j’étais bien seule, j’ai entrepris moi aussi de dessiner mon humeur sur la piste éphémère. Imaginant une sortie à mon dessin, quelques pas alignés comme des gouttes, fil ténu tenant mon cœur arrimé… au chemin ? à demain ? à cette neige? A ce mystère de l’instant que je ne veux surtout pas déchiffrer.

J’ai resserré mon écharpe, remonté un peu mon col. Mis de côté mes pieds trempés. La courbe douce de la piste s’échappe de la brume. Suivre la barrière qui serpente. Regarder la terre porter ce linceul comme une naissance. A l’approche des grandes écuries, la statue équestre noire tranche comme perdue de solitude. J’ai envie d’aller jusqu’au château, le contempler dans sa nudité blanche.

« La neige va tenir, je pense » lance une voix grave. Je sursaute. Il m’a surpris, je ne l’avais pas vu, toute entière absorbée par la ouateur ambiante.

Nos rires se sont noués autour d’un deuxième café.

Partager l’enfance, c’est passer les barrières.

Gamme

L’ombre de ton souffle adoucit la nuit
Ton corps endormi porte la musique
De plaisirs enlacés, gravés
de la langue épicée de nos corps
A l’instant lumineux
De toi
De moi

Tout coule
de la source d’une ampleur
de l’oscillation de l’écho
Nourri grave intense
De cette gamme improvisée
De l’aube
Et de nous…

Saveurs

Le soleil s’est uni au vent aujourd’hui. Sous le flot doré, les feuilles dansent et s’enlacent. Tournées vers la chaude lumière, elles explosent et répondent amoureusement à l’insistante caresse. La chaleur pénétrante s’infiltre, comme un goût de naissance. Et la complicité du vent ôte toute pesanteur.

 Mes yeux se ferment. Cette lumière qu’ils taisent à peine, glisse en moi comme un torrent. Douceur ambrée que le souffle hardi allège et embellit.

 Les sous bois bruissent de saveurs et de notes. Vigueur affichée des verts multiples, palette innombrables de nuances subtiles, tailles, formes, du plus foncé au plus clair, chacun arborant fièrement sa force de printemps. Les fleurs timides, audacieuses, fébriles cherchent leur place. Cachées dans le tapis ourlé de lierre, dressées le long du chêne fragile en gerbes lumineuses ou groupées en troupe rassurantes d’une violine ardente, elles guettent ou goûtent elles aussi, l’instant vivant.

Au gré du chemin, le soleil se glisse furtivement, trompant la vigilance des arbres et de leur parure. Ils couvent avec bienveillance sols et chemins, petit peuple d’en bas ou d’en haut jamais en repos, terre en éveil. Là, les rayons écartent les branches, ouvrant au détour de mon regard, une oasis baignée d’or. Mon regard se lève et la joie du feuillage en danse et en musique nourrit mon être.

 Au loin dans l’abîme du bois, au creux de la pente assombrie tinte le ruisseau. Sa source le lance. Dans sa course, il chantonne et glisse, saute et sonne, cours et murmure. Il scintille, doucement, chemine, humblement, savourant comme moi, la grâce ajustée qu’apporte ce jour.

 Aujourd’hui, le soleil s’est uni avec le vent…

 

Verrou rouillé

Comme un verrou qui s’ouvre.
Un verrou fermé depuis longtemps.
Un claquement puis un grincement et il se lève.
La porte verrouillée s’entrouvre doucement, très doucement.

Frissons de ces mains levées, paumes ouvertes. L’énergie immobile montant de la terre se faufile au creux des corps. Mes yeux fermés goûtent ce regard intérieur, dessinent mes membres, accueillent mes gestes. Et nous sommes là, bien là, mon corps et moi.

Lâcher le geste en mesure, sans mesures. Relier, délier chemin faisant, marcher comme une vague, une houle, lâcher, encore lâcher, pour arrêter de s’interdire.

Réveiller le rythme endormi, l’écouter, le traduire dans ma langue, celle de mes doigts, de mes bras, de ma peau, de toutes ces parcelles de moi sous cape au quotidien.

Quitter cette obscure exigence du résultat, de la performance mesurée à celle des autres. Offrir plutôt. A soi et aux autres, cette symphonie de gestes donnés, inventés.

Et alors ils osent rire. Les hanches sont le balancier du métronome, ce battement du corps à corps, et les mains flottent, les pieds glissent et le buste ploie.

Relâcher encore pour arriver à la rigueur du geste arrêté. Entrer dans le rythme déployé et laisser parler, le plaisir du corps qui raconte.

Palazzo Nani

Palazzo Nani

L’air est lourd ce matin. Mon sac de courses me tord un peu le bras. Il reste encore les quatre étages à monter. Et cela, je le redoute à chaque fois. L’ombre près de l’entrée de l’immeuble me soulage un instant. Je relève la tête, hausse le regard, pas question de donner à voir ma fatigue. Je viens de croiser à l’instant une touriste, appareil de photo au poing. Que fait-elle dans ce quartier aux immeubles communs, aux pauvres cours sans charme. Je me le demande.

Moi-même, si je retrouve chez moi des souvenirs rassurants, je suis sans cesse à chercher mes repères perdus, à lire le contraste dans les yeux de mes voisins, à être incapable de tisser des liens avec eux. Pourtant mon immense solitude me pèse.

Ils m’appellent « La Nobile », sans trop connaître mon histoire. Sans doute mon chignon impeccable dont aucune mèche ne s’échappe, mes tailleurs stricts d’un autre temps, les accessoires et maquillage que je porte quelque soit l’heure ou les circonstances, mon pas alerte, digne, sans faille et mon regard haut même si je suis menue et fine, creusent l’écart et tiennent à distance. Et la distance stimule l’imagination, les rumeurs, les chuchotements sans fondements. Je le sais, mais qui puis-je ? S’ils savaient, ce serait encore pire peut-être !

Je suis née en 1946,  il y a 73 ans dans le palazzo Nani qui fait face au parc Sarvognan. Il borde le fondamenta di Cannareggio. Opulent édifice aux fenêtres hautes et sculptées, aux balcons de pierre, à la façade d’un blond-gris reposant et doux. Encore aujourd’hui sa noblesse faite de simplicité et d’équilibre est une référence dans les alentours. J’ai couru dans ses couloirs aux parquets cirés craquant sous mes pieds menus, j’ai ri en m’enroulant dans les lourds rideaux de brocart malgré les affectueuses gronderies de ma nourrice. De mes nourrices devrais-je dire, tant elles se sont succédées à mes côtés.

Ma mère est morte à ma naissance et mon père travaille sans relâche pour maintenir à flot l’usine familiale de Murano, malmenée par les années de guerre et de dictature. Je le vois peu, il s’intéresse peu à l’enfant que je suis. Si au moins j’étais un garçon, ce ne serait pas pareil.  Mais je suis une fille, choyée, gâtée, grandissant dans un palais aux escaliers de pierre sculptée, aux lustres et tapis de prix, avec précepteur, nourrices, maître d’hôtel, argenterie à tous les repas. Un quotidien hors du monde. Une prison dorée.

Mon premier choc est l’école. Le pensionnat devrai-je dire. J’ai 11 ans et je quitte mon univers bien connu pour une vie de groupe, de filles dont je ne sais rien, de règles et de promiscuité. Je regarde les sœurs engoncées dans leurs cornettes comme des êtres venant d’ailleurs. J’ai perdu le rire. Ma bouche se ferme. Mon père m’a à peine dit au revoir. Il m’a glissé un rapide baiser froid sur le front. Un soupir aux lèvres. Un chuchotement à l’oreille : « Tu lui ressembles tant » et il a disparu. Et il me manque car rien ici ne me plaît. Et personne d’autre que lui ne m’attend.

Au pensionnat, les filles me font peur. Je ne comprends pas leur codes, encore moins de quoi elles parlent. Les quelques privilèges que l’argent de mon père me procure, les rendent jalouses. Je suis l’objet de moqueries dès que professeurs et religieuses ont le dos tourné. Alors je me renferme, je ne veux pas montrer mon désarroi, mes pleurs, mon désespoir. Mon seul oxygène ? Les quelques vacances que je passe au palais. Et malgré l’absence de mon père, le silence de la maison, retrouver ce lieu, respirer Venise, m’apaise.

Evidemment mon père s’est remarié. Sans me prévenir. Et mon deuxième choc a été de me retrouver face à une belle-mère, jeune, belle, tolérant ma présence du bout de lèvres. La rupture avec mon père est consommée, je n’ai plus personne à aimer, alors même, que je ne sais pas réellement ce qu’est l’amour.

La bibliothèque du couvent m’a sauvé, avec la complicité de la sœur responsable, fermant les yeux, pour moi, sur les horaires et les règles du lieu. Je me suis réfugiée au milieu des livres, des heures durant. J’ai dévoré sans explications tout ce qui me passait entre les mains, j’ai englouti littéralement, romans, livres d’art, images d’ailleurs. Montagnes, campagnes, peintures, sculptures, histoire, anatomie, sciences… Je ne me suis rien interdit et personne d’autre ne l’a fait.

Je me suis dit que la vie ce n’est que cela sans doute, lire, découvrir, dessiner, imaginer puisque personne ne semble réaliser que moi aussi, j’ai une voix, des mots, des envies, des émotions. Rien, je ne suis rien pour personne. Je me suis donc raidie un peu plus. Cercle fermé entre moi et moi.

Au sortir du pensionnat à 18 ans, mon père n’a eu qu’une obsession. Me marier à celui qui pourrait le seconder puis lui succéder à l’usine. S’enchaînent fêtes et dîners en bonne société et de bonne compagnie. Rien qui entame ma solitude. Mais je ne suis plus une enfant et je réussis à m’échapper de temps à autre pour arpenter ma ville dont j’aime l’inconstance, la douceur, la fluidité.

Cette usine dont je suis exclue, cristallise tous les pensées de mon père, et conditionne tous ses projets. Elle m’intrigue. Un après midi, je réussis à prendre le bateau pour Murano, seule. Bien décidée à découvrir… je ne sais quoi en fait. Sans doute ce que mon père refuse de me transmettre, puisque je suis une fille. Nouveau choc, le quartier, pauvre, est habité par des familles aux visages durcis, aux enfants dépenaillés dans la rue. Mon pas, ralenti, ma silhouette élégante, complètement décalée, provoque, attire l’attention, on me regarde passer sans un mot, dans un silence opaque. Puis quelques femmes se risquent à cracher vers moi, violemment.

Et je prends peur, je repars en courant, poursuivie par quelques enfants enhardis. Le jeune homme du bateau m’a gardé près de lui le temps de l’attente. Perdue, en pleurs, une question danse dans ma tête : mais pourquoi, pourquoi, qu’ai-je donc fait pour cela ?

J’ai fini par céder à mon père. Sans véritable appui, que pouvais-je faire ? Le mariage a été… comment dire ? Un mariage comme tous ceux où l’on n’a que l’intérêt en commun. Ma liberté, je l’ai gagnée avec la vie culturelle de Venise, où la jeune femme en vue que je suis se doit de paraître.

J’ai rencontré Maria Lucia un jour de cocktail. Au bras de mon mari, je viens au vernissage de son exposition. Dès l’entrée, je me fonds dans sa peinture, comme un écho parfait à moi-même. Et aimer sa peinture, c’est forcément aimer Maria Lucia. Je n’y ai pas résisté. Le choc a été qu’elle m’aime en retour. Une amie. Je ne sais pas ce que c’est. Grâce à elle, à son amitié, mon prénom, Julietta, a pris vie, je sors enfin du cercle de moi à moi.

Au palais, mon salon impeccablement tenu et ma table réputée ont rassemblé artistes et écrivains. Mes longues heures de bibliothèque, mâtinée de bonne éducation ont fait merveille. Mon plaisir grandissant à chaque fois. Ma beauté est née dans le regard de mes hôtes, dans l’intérêt des conversations, dans la beauté de leurs œuvres. Et mes grossesses inachevées sont passées comme des points de suspension.

Mais un jour la révolte gronde à l’usine. Mon mari est incapable de gérer. Le mot faillite résonne dans nos murs. Un matin je découvre la fuite de mon mari, les derniers domestiques sur le départ, les ouvriers en colère. Je suis perdue. Alors honteuse de tout cela, honteuse de la faillite, honteuse de tout cet argent mal gagné et mal perdu, honteuse de cette vie où je suis restée spectatrice, je décide de fuir aussi. Je fais deux valises, emportant des habits, des souvenirs et mes bijoux. Je prends tout l’argent qu’il me reste. Et je pars sans laisser de traces.

Mon petit appartement près de l’église de la Madonna del Orto, est celui de Coletta Verdita. Julietta Nani est morte on ne sait où dans les brumes des fortunes malvenues. Je n’ai trouvé que ce moyen pour survivre à tout cela. Me tenir droite, digne et me taire, je n’ai appris que cela. J’ai vu dans le journal que Maria Lucia est partie à New York couronnée de succès. Elle est la seule qui me manque. Ma précieuse amie.

 

 

 

 

Burano

Rien ne pouvait laisser présager de le retrouver là, dans ces murs, cette chaleur, ces couleurs. Rien. Absolument rien.

Pour passer de Venise à Burano, petite île aux maisons colorées, la longue balade en vaporetto doublant les îles étirant leurs langues de terre, appelle plutôt à la mélancolie. Elle s’y est laissé prendre. Guettant l’oiseau, le coup de vent ou le pêcheur au cœur de la lagune. Recueillant cette autre couleur de Venise. Venise et ses îles, Venise et ses histoires, Venise multiple.

L’île éclate de couleurs. Et même du large, cette palette vive et puissante attire le regard. Elle imagine déjà baigner dans ce ballet muet, virevoltant, chatoyant. Pourtant, le premier contact la déçoit. Ce flot de touristes s’engouffrant dans un chenal préétabli bordé de boutiques l’agace. Et elle prend la première à gauche. Vite. Pour quitter la foule.

C’est dans le silence de cette ruelle écrasée de soleil, les rideaux des portes en envol, les volets soigneusement clos qu’elle a entendu sa voix râler contre ce tourisme de masse, cet exotisme surfait, insupportable. Et elle a souri. Car elle le voyait là, débordant d’énergie, sa chemise en lin blanc à moitié sortie du pantalon. Sa main prenant vigoureusement son épaule : « Viens, on va chercher un coin pour nous. Je refuse de t’embrasser ici. Si ce ne sont pas les touristes, Dieu sait qui nous guette derrière tous ces volets clos. Je me sens épié. Viens. Allons plus loin. »

Et d’un coup la chaleur l’a écrasée. Parce qu’il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là. Elle a cherché un petit muret ou un bord de quai pour asseoir son étonnement, son trouble. Rien. Ces façades aux couleurs si vivantes deviennent subitement des masques grimaçants. Et elle tremble. Pourquoi est-ce qu’il surgit là près d’elle alors que jamais ils ne sont venus ensemble ici, ni à Venise d’ailleurs. Puis il y a si longtemps. Tant d’années bien vivantes, bien remplies, sans lui, sans plus le manque de lui.

Elle s’écroule plus qu’elle ne s’assied au bord d’un tout petit canal. Paisible, isolé. Juste un vieil homme qui range son bateau et une femme accrochant subrepticement son linge au soleil. Et elle laisse monter son trouble. Cet amour-là n’est donc pas mort…. Si elle est honnête, elle le savait. Un diable ressort toujours de sa boite quand on l’enferme. A cet instant, elle aimerait tellement que ce soit plutôt un génie.

Le vent souffle un peu. Courant sur l’eau. Agitant un peu les bateaux. Elle reprend sa marche dans les ruelles. Un peu noyée. Et il revient. Son rire devant un carré de plantes mêlé de bricolage de couleurs un peu kitch. Un capharnaüm un peu enfantin. « Une annexe de la maison des sept nains ? ». Lui et elle complices comme toujours.

Et au gré des pas, toutes ces couleurs qui l’entourent, la rapproche de ce nous du passé.

Le violet éclatant. « Comme cet édredon en fausse soie brillante dans notre chambre d’hôtel en voyage. Quel fou rire !  Tu te souviens ? » Oh oui elle se souvient, de cette couleur vulgaire associée à du vert pomme pour faire design… comme du tendre moment qui a suivi.

La palette des rouges des vins goûtés si souvent ensemble. Il choisissait toujours le vin au restaurant. De cette habitude bien masculine de vouloir maîtriser la situation. Il fermait les yeux une fois le vin en bouche. Jusqu’au jour où elle l’avait traité de macho de ne pas solliciter son avis. Il l’avait laissée ensuite se dépatouiller avec les cartes des vins en la couvant d’un regard attendri.

Les orange,  accords de leurs corps caressés, emportés, arrimés, ancrés. Son regard , sa voix, sa peau… cette chaleur partagée. Ce choc de leur proximité. Liberté derrière les volets clos.

Ces déclins de bleus comme un défi au vent et au temps. Près du petit port, un amas improbable de filets voisine avec une vieille cage sous une planche vermoulue. Ce désordre des ports de pêche où un chat n’y retrouverait pas ses petits, mais le pêcheur oui. Et il reste près d’elle. L’eau et les bateaux, c’est tellement lui ! Tellement lui, l’œil au large, le sourire au lèvre quand la houle bouscule à la sortie du port.

Le jaune, perçant le regard de sa vigueur, de ce champ de tournesol dans la campagne. Nature flamboyante, éblouissement des sens lors d’une marche mémorable. Emotion partagée. Sans se toucher. Aucun besoin de cela.

Les beiges et ocres dans cette église romane, perchée au bout de l’escarpement. Surprise d’une répétition pour un mariage. Et cette voix fluide, chaude s’envolant sous la voûte et leurs mains nouées pour se laisser saisir par la beauté.

Le vert la renvoie au milieu des vignes. Il a emprunté un chemin interdit. Evidemment interdit… cela ajoute du piquant. Et le chemin monte, se creuse de trous, grimpe encore, s’arrête. Elle entend encore son rire triomphant en repartant en marche arrière après avoir savouré la richesse de la nature. Rien ne l’arrête.

Rien. Si ce n’est les circonstances qui ont signé la mort de ce nous…

Le soleil est haut. La chaleur est lourde.  Sa main n’est pas là. Sa voix s’est tue. Son corps s’est évanoui.

Comment fait-on pour étouffer un amour qui ne veut pas mourir ?